Château d’Yquem — La stratégie de distribution

Les choses bougent au sein de l’une des propriétés viticoles les plus emblématiques au monde. Après l’obtention, dès le millésime 2022, de la certification en vin biologique, un remaniement de la direction a été annoncé fin juillet. Lorenzo Pasquini prend désormais les rênes en tant que Directeur Général, tandis que Pierre Lurton conserve la présidence, avec pour mission la représentation extérieure et l’orientation stratégique. À l’occasion de la commercialisation d’Y d’Yquem 2023, j’ai souhaité m’entretenir avec Annabelle Grellier, Directrice Marketing et Commerciale depuis septembre 2023.

« Il faut toujours se placer au niveau du consommateur final »

Annabelle Grellier

Directrice Marketing et Commercial | Château d’Yquem

Introduction

Gerda Beziade : Quels sont les principaux défis auxquels tu fais face ?

Annabelle Grellier : Le premier défi, c’est de mettre Yquem dans les verres… Et dans les esprits. Notre objectif est de redonner envie, même si Yquem continue de faire rêver. Quand je suis arrivée, j’ai reçu énormément de messages d’amis, d’anciens collègues et de partenaires : ils me félicitaient, mais surtout me racontaient leur première expérience avec Yquem. C’est incroyable à quel point ce vin marque les mémoires. Mais il reste enfermé dans une image : celle d’un vin exclusivement de dessert, que l’on doit conserver de longues années avant de l’ouvrir. Il faut casser ce carcan et encourager par ailleurs une consommation plus spontanée.

G : Les problématiques ici, à Yquem, sont-elles similaires à celles que tu as connues chez Palmer, où tu as mené une belle carrière de Directrice marketing, communication et commerciale export pendant quatorze ans ?

AG : Pas vraiment. Chez Palmer, j’ai passé dix ans sur la communication, puis quatre ans sur la partie commerciale. L’organisation commerciale est différente. Palmer vend principalement en Primeur, alors qu’à Yquem nous ne vendons qu’en livrable, en travaillant avec un pool de négociants plus large. Ce qui est très intéressant avec une sortie en livrable en mars, c’est que nous avons trois mois en début d’année pour communiquer et promouvoir sur le marché afin de préparer la mise en vente.

Autre différence : la politique tarifaire. En Primeur, les variations de prix peuvent être importantes. À Yquem, depuis le millésime 2011, le prix de sortie est resté quasiment stable. Ici, la philosophie, c’est la valorisation des vins sur le long terme. Et à Yquem, le temps se mesure sur une échelle… très longue.

G : Tu as fait une belle carrière au sein de grands groupes de luxe, en portant à la fois la communication, le marketing et le commercial. Est-ce, selon toi, une force d’assumer ces deux responsabilités ?

AG : Oui, absolument. J’ai besoin des deux. C’est même l’une des raisons pour lesquelles j’ai accepté ce poste à Yquem. Lorsque je ne faisais que de la communication, j’avais envie de voir le résultat concret sur le terrain. Et quand je me concentrais uniquement sur le commercial, je ressentais parfois une frustration liée au manque d’outils créés en amont pour soutenir les ventes.

Ces deux fonctions sont souvent opposées — l’image d’un côté, le business de l’autre — mais lorsqu’elles se nourrissent mutuellement, elles deviennent bien plus puissantes. À Yquem, je m’attache à poser des fondamentaux de marque pour permettre à Yquem et à Y d’Yquem de s’exprimer plus librement, plus clairement, et de devenir encore plus désirables. 

Ce qui me tient particulièrement à cœur, c’est aussi de faire vivre la culture d’Yquem. Ce lien avec la littérature, avec des auteurs comme Frédéric Dard ou Colette, fait partie de l’âme du lieu. Le raviver contribuera à faire rayonner Yquem comme le grand vin qu’il a toujours été. 

Sur le plan commercial, je suis ravie : la mise en marché d’Yquem 2022, dans un contexte pourtant complexe, a été un succès. Elle avait été bien préparée et les acteurs avaient confiance. 

G : Y a-t-il beaucoup d’échanges entre la maison mère, LVMH, et vous, ici à Yquem ?

AG : Oui, surtout sur la communication, avec Pauline Frachon, qui accompagne certaines maisons du groupe. C’est elle qui nous a aidés à définir la plateforme de marque d’Yquem. Aujourd’hui, je suis en contact régulier avec elle. Pour le commercial, nous travaillons avec LVMH Vins d’Exception. Leur Directeur Général, Mathieu Julien, connaît très bien la maison puisqu’il a été Directeur Commercial d’Yquem. Avec son équipe de Business Development Managers, présents sur le terrain, il accompagne quatre maisons du groupe — Yquem, Cheval Blanc, Clos des Lambrays et Colgin Cellars — afin d’assurer une distribution à la fois qualitative et équilibrée.

G : Et cela crée une forme de synergie entre vous ?

AG : Pas vraiment une synergie au sens strict, car chaque maison a sa propre identité, ses politiques et ses stratégies, adaptées à ses cuvées. Mais oui, ces échanges sont toujours intéressants et enrichissants.

Le Commerce

G : Quels sont vos principaux marchés ?

AG : Pour Yquem, les deux premiers marchés sont les États-Unis et la France. Nous avons aussi des marchés européens solides, comme le Royaume-Uni, la Suisse et l’Italie, où notre position est très forte. De façon plus surprenante, ce sont les marchés asiatiques qui restent encore en retrait. Le Japon et la Corée figurent régulièrement parmi nos bonnes performances, mais nous devons encore développer la Chine, Hong Kong et d’autres marchés asiatiques, où il existe de belles opportunités mais où notre implantation reste limitée.

G : Pourquoi ces marchés asiatiques tardent-ils à se développer ?

AG : Probablement parce que nous n’y avons pas encore passé suffisamment de temps. C’est indispensable, notamment pour travailler sur l’éducation. Historiquement, la première orientation des consommateurs asiatiques s’est faite vers les vins rouges. Mais nous croyons beaucoup au potentiel des accords entre la gastronomie locale et Yquem. Avec la cuisine asiatique, les harmonies sont parfois spectaculaires. Pour réussir, il faut s’appuyer sur les bonnes personnalités et sur de grands chefs capables de transmettre cette expérience. À Hong Kong, par exemple, nous avons déjà un ambassadeur remarquable : le restaurant Caprice, mené par le chef Guillaume Galliot.

G : Le restaurant Caprice est votre premier « Lighthouse ». Peux-tu m’en dire davantage sur cette politique commerciale, mise en place depuis 2021 par Lorenzo Pasquini (Directeur Général d’Yquem) et Mathieu Julien (Directeur Général de LVMH Vins d’Exception) ?

AG : Oui. Le concept de « Lighthouse » est né du Caprice. Guillaume Galliot et Victor Petiot, son chef sommelier, tous deux passionnés par Yquem, ont voulu relancer la consommation après la période post-Covid. Dès la réouverture, ils ont commencé à servir Yquem en Impériale, créant un véritable événement en salle et une forte désirabilité. Aujourd’hui, ils vendent en moyenne une Impériale tous les dix jours — ce qui est absolument incroyable. Ce concept fonctionne lorsque le lieu est porté par de véritables amoureux du vin. C’est le cas, par exemple, d’Emmanuel Cadieu au restaurant Le Cheval Blanc à Paris, un ambassadeur exceptionnel.

Aux États-Unis, le restaurant SingleThread sert entre 300 et 400 bouteilles d’Yquem par an, avec des accords mets-vins spécialement créés autour de notre vin. Pour nous, construire ce réseau de lieux d’exception, capables de raconter Yquem de manière vivante, est essentiel.

G : Combien de Lighthouses composent aujourd’hui ce réseau de lieux ambassadeurs d’Yquem à travers le monde ?

AG : Nous en comptons 40, répartis aux quatre coins du globe. Nous tenons à conserver un lien privilégié avec chacun d’eux, et je ne suis pas certaine que cette communauté ait vocation à s’agrandir beaucoup. En revanche, nous croyons énormément au service by the glass. C’est là que nous allons concentrer nos efforts dans les prochains mois. L’objectif est clair : que chaque personne, où qu’elle se trouve dans le monde, puisse avoir l’occasion, au moins une fois dans sa vie, de goûter Yquem.

G : Quelles sont vos priorités en termes de développement commercial ?

AG : La priorité numéro un, c’est de développer les marchés asiatiques. Nous croyons également beaucoup au potentiel du marché indien, qui pour l’instant ne représente presque rien. Aujourd’hui, les caves des indiens fortunés sont essentiellement composées de vins rouges. Ils connaissent peu les vins liquoreux, et encore moins Yquem. Nous sommes convaincus qu’il faut tracer un véritable chemin dans ce pays.  
Notre deuxième enjeu est de renforcer notre présence chez les cavistes. C’est un défi pour les mois à venir : accélérer et accroître notre visibilité dans ce réseau de distribution. 

La Place

G : On parle depuis longtemps du marché indien à Bordeaux, et beaucoup d’Indiens fortunés ont leurs caves à Londres.

AG : C’est vrai, mais leurs caves sont essentiellement composées de vins rouges. Ils connaissent peu les vins liquoreux, et encore moins Yquem. Nous sommes convaincus qu’il faut tracer un véritable chemin dans ce pays. Notre deuxième enjeu est de renforcer notre présence chez les cavistes. C’est un défi pour les mois à venir : accélérer et accroître notre visibilité dans ce réseau de distribution.

G : En France et à l’étranger ?

AG : Oui. Par exemple, aux États-Unis, où nous sommes bien représentés dans la restauration, mais encore peu présents chez les cavistes. Il faut identifier les bons partenaires et travailler main dans la main avec eux.

G : On entend aussi de plus en plus parler du continent africain comme relais de croissance.

AG : Oui. Steve, l’un des Business Development Managers des Vins d’Exception, qui couvre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique, a récemment effectué une tournée sur ce continent. C’est une région où il est essentiel d’être physiquement présent, pour rencontrer les acteurs locaux et comprendre leurs marchés.

G : Yquem produit un blanc sec, Y d’Yquem, depuis 1959. Votre stratégie est-elle la même que pour Yquem ? 

AG :  Y d’Yquem est issu de la première trie des raisins, la récolte se faisant en plusieurs passages. Pendant longtemps, il correspondait plutôt à la dernière trie, réalisée avec les grappes restantes, insuffisamment botrytisées pour entrer dans la composition d’Yquem. Depuis 2000, notre philosophie a évolué : l’objectif est de produire un blanc sec plus contemporain. Nous récoltons des sauvignons blancs croquants, qui apportent structure et fraîcheur, associés au sémillon, cépage emblématique de Sauternes et d’Yquem.

Le sémillon, lorsqu’il est touché par la pourriture noble, développe des notes aromatiques intenses, une rondeur et un velouté qui font écho à d’Yquem. Y n’est donc pas un simple blanc sec bordelais, mais bien un vin blanc de Sauternes, profondément ancré dans son terroir. À la dégustation, on perçoit déjà les prémices de ce que l’on retrouvera dans d’Yquem : un léger sucre résiduel qui apporte rondeur et richesse, une fine amertume — élément clé dans d’Yquem — pour la persistance, et une salinité provenant de nos sols argileux.

En communication, nous avons choisi de créer deux univers distincts : pour Y, la photographie, qui capture l’instantané du vin ; pour d’Yquem, l’illustration et le récit, dans une approche intemporelle. Sur le plan commercial, nous travaillons avec les négociants de la Place de Bordeaux. L’objectif est d’assurer des mises en marché fluides et bien préparées, avec un pool de partenaires plus restreint pour Y, compte tenu de sa production plus limitée.

G : Avec combien de négociants travaillez-vous ?

AG : Environ 70 pour d’Yquem et 50 pour Y. L’essentiel est de s’entourer des meilleurs et de s’assurer que chacun — qu’il soit petit, moyen ou gros — apporte une réelle valeur ajoutée.
La production annuelle de Y se situe entre 20 000 et 25 000 bouteilles. Nous pourrions en produire davantage, mais ce serait au détriment d’Yquem, ce que nous ne voulons pas. Notre mission, la raison pour laquelle nous nous levons chaque matin, est de produire ce grand vin qui est d’Yquem.

G : Faut-il créer une appellation Sauternes Blanc Sec ?

AG : Au-delà du nom, pourquoi pas, à condition de créer une appellation qui respecte pleinement l’origine sauternaise. Dans ce cas, oui, nous n’y serions pas opposés, surtout si cela permet de renforcer et de valoriser notre singularité.

G : Cette identité est aussi intimement liée au paysage de Sauternes, qui compte parmi les plus beaux de la région viticole bordelaise.

AG : Oui, tu as raison de le souligner. Ce qui m’a immédiatement charmée en arrivant ici, c’est la beauté et la diversité du paysage. Il y a du relief, des villages préservés, et cette harmonie entre les vignes, les forêts et la rivière Ciron. Ce dernier joue un rôle essentiel : il contribue à maintenir un écosystème très spécifique, particulièrement favorable au développement de la botrytis cinerea.

La Distribution Aujourd'hui & Demain 

G : Comment évalues-tu la situation actuelle du marché ?

AG : La situation est particulièrement complexe, pour des raisons que nous connaissons tous : contexte géopolitique, environnement économique tendu, taux d’intérêt élevés qui freinent le stockage des vins, marchés saturés… Les signaux ne sont pas au vert. Pourtant, je reste persuadée qu’il faut retrousser ses manches, sortir du cadre, être créatif et proposer de nouvelles solutions pour continuer à avancer.

Aujourd’hui, la distribution est très éclatée. Les nouveaux marchés ne sont pas légion, mais il en existe encore quelques-uns à explorer.

G : Bernard Burtschy m’a récemment confié que « la Place de Bordeaux doit se réinventer, car, comme dans le luxe — un univers dans lequel tu évolues depuis le début de ta carrière — les grandes marques cherchent à reprendre le contrôle de leur distribution. » Partages-tu cette analyse ?

AG : Oui et non. Quand je suis arrivée à Bordeaux, j’ai été surprise de voir que les propriétés ne connaissaient ni la destination finale de leur vin ni leurs consommateurs. Mais après quinze ans ici, je mesure la force incroyable de la Place de Bordeaux, sa capillarité et sa puissance de distribution. C’est quelque chose que nous ne pourrions pas reproduire en direct.

Cela dit, il y a sans doute des ajustements à envisager. Nous travaillons de plus en plus dans la transparence et en étroite collaboration avec notre pool de négociants, pour construire ensemble une véritable relation de confiance. Chaque année, nous leur demandons des statistiques de distribution, et deux fois par an, un état de leurs stocks. Ce n’est pas un outil de contrôle, mais un moyen d’identifier nos forces et nos faiblesses, puis de bâtir un plan d’action commun. Ces données nous permettent aussi de répondre efficacement aux demandes des importateurs et distributeurs qui recherchent d’Yquem. Nous allons poursuivre dans cette voie.

G : Combien de personnes composent ton équipe ?

AG : Sur la partie commerciale, je travaille avec Cécile, qui gère l’administration des ventes et la construction des offres livrables, ainsi qu’avec Hugo, en charge du CRM (consumer relationship management).  
Par ailleurs, une nouvelle personne, Louis Valette, rejoindra mon équipe en septembre pour renforcer notre présence sur les marchés, en complément des Business Development Managers de Vins d’Exception, qui sont en contact quotidien avec nos importateurs et fluidifient les ventes. Sa mission sera de promouvoir Yquem et d’accroître sa visibilité afin de stimuler les ventes via la Place de Bordeaux. 

G : Cela n’a jamais posé de problème d’avoir quatre crus avec des types de distribution différents, impliquant plusieurs négociants pour la distribution d’Yquem et de Cheval Blanc ?

AG : Pas du tout. Au sein de Vins d’Exception, nous avons quatre crus : Clos des Lambrays, Château d’Yquem, Château Cheval Blanc et Colgin Cellars, chacun avec des stratégies commerciales propres. Château d’Yquem et Cheval Blanc sont vendus via la Place de Bordeaux.  
Ces quatre stratégies de distribution sont très différentes, mais les Business Development Managers jonglent avec intelligence et respectent le système de distribution propre à chaque cru.

G : Thomas Duroux, avec qui tu as travaillé pendant 14 ans, a dit : « À Bordeaux, nous souffrons probablement du manque de marques fortes. Il y en a, mais trop peu par rapport à d’autres régions. » Es-tu d’accord avec lui ?

AG : Je partage totalement son avis. Thomas est pour moi l’une des personnes les plus visionnaires à Bordeaux, avec une analyse très fine de l’écosystème bordelais. C’est grâce à cette vision et à sa capacité à bien s’entourer qu’il a fait grandir Palmer. À Bordeaux, nous avons de très belles marques, mais elles restent très élitistes. Ce qui nous manque, ce sont de vraies marques distributives, accessibles et visibles. Je rêve que, ne serait-ce que les coopératives, s’associent pour créer une ou deux marques fortes, capables de redonner de l’appétence à nos vins.

Il faut aussi souligner que Bordeaux offre un excellent rapport qualité/prix, avec des vins blancs d’Entre-Deux-Mers ou des rouges de Saint-Émilion ou des Côtes de Castillon qui sont superbes. C’est dommage que l’image de Bordeaux reste celle de vins chers.

G : Pourquoi avons-nous autant de mal à vendre ces vins ?

AG : C’est une question que je me pose de plus en plus. J’en ai discuté récemment avec des amis, dont un courtier, autour d’un repas. Nous avons convenu qu’il faut un vrai projet collectif pour y parvenir. Un des problèmes, c’est probablement la différence d’un millésime à l’autre. Pour réussir, il faut une régularité exemplaire. Ensuite, il y a un enjeu de communication et de marketing : il faut créer un vin désirable, rapidement reconnu, avec une notoriété forte. La coordination entre les acteurs sera très difficile, mais je continue à y croire. Pour réussir, il faut sortir du cadre habituel.

G : Oui, comment pouvons-nous attirer la nouvelle génération vers nos vins ?

AG : C’est une génération qui zappe beaucoup et qui boit de moins en moins de vin, je le constate même avec mes propres enfants. Mais je ne suis pas complètement pessimiste. Le vin, c’est avant tout une question d’éducation. Quand j’étais étudiante, je ne buvais presque pas de vin ; je commençais avec du rosé bon marché au supermarché. Apprendre à apprécier le vin est un cheminement. C’est donc à nous d’accompagner les jeunes dans leur découverte, de leur donner envie d’explorer ce magnifique produit. Le vin est souvent perçu comme trop élitiste, trop technique, ce qui peut faire peur ou sembler ennuyeux aux amateurs. La communication et le marketing ont un rôle essentiel à jouer pour raconter des histoires authentiques autour de nos vins, avec sincérité et intensité. La nouvelle génération recherche cela, mais aussi un lien fort avec la nature. Nous avons la chance de travailler dans un secteur où la connexion au terroir est fondamentale, et il faut valoriser cette découverte du lieu. Les jeunes sont sensibles aux expériences et aux réseaux sociaux, comme Instagram, où nous essayons de toucher cette génération par des images qui suscitent des émotions et donnent envie de découvrir nos vins.

La transmission ne se fait plus automatiquement d’une génération à l’autre, il faut donc explorer d’autres axes pour aller à leur rencontre.

G : C’est pour cela que vous avez ouvert les portes d’Yquem avec une offre de visites différente ?

AG : Oui, nous avons la chance de travailler dans un lieu exceptionnel que nous souhaitons partager avec le plus grand nombre. À Yquem, il y a toujours eu ce côté généreux, déjà du temps de la famille de Lur Saluces. C’est un vin que l’on a envie de faire découvrir. Nous sommes très heureux de voir des visiteurs se promener dans les jardins. Lorsqu’ils prennent le temps de visiter avec une dégustation de quelques millésimes, ils comprennent mieux l’histoire et le lieu. C’est un moment privilégié de transmission. 
Notre terroir est complexe, car le botrytis, ce champignon si particulier, s’y installe avec un rendement très faible. Les gens ne réalisent pas toujours cet effort. Jane Anson dit souvent : « Sauternes est bu par des hédonistes mais produit par des masochistes. » J’adore cette phrase, car en quelques mots elle saisit parfaitement ce qu’est Sauternes : un vin qui demande un travail extraordinaire pour obtenir ce produit sublimé par un champignon que tous les viticulteurs du monde combattent ailleurs. 

G : Vous avez également un syndicat avec deux présidents, Jean-Jacques Dubourdieu et David Bolzan, très actifs et porteurs d’idées innovantes.

AG : Oui, ils accomplissent un travail remarquable. Depuis quelques années, de plus en plus de journalistes s’intéressent à l’appellation, et le nombre de visiteurs ne cesse d’augmenter dans cette région d’une beauté incroyable. L’offre gastronomique et d’hébergement se développe aussi, ce qui contribue à recréer progressivement une dynamique très positive autour de nos vins.

La Distribution

G : Comment perçois-tu le rôle de votre pool de négociants dans la distribution ?

AG : Le négociant doit d’abord bien comprendre les crus qu’il distribue. Je reste convaincue qu’aujourd’hui, grâce à la Place de Bordeaux, la distribution bénéficie d’un rayonnement et d’une capillarité remarquables. Pour nous, il est essentiel que nos partenaires vendent d’Yquem à des réseaux variés. C’est pourquoi nous demandons des informations sur la distribution à nos négociants : il faut s’assurer que chacun apporte une vraie valeur ajoutée.

Nous pouvons réussir uniquement si la distribution est parfaitement maîtrisée et va jusqu’au consommateur final. C’est une condition sine qua non. Si le vin reste bloqué au niveau du négoce ou chez nos partenaires importateurs, cela pose des problèmes à tout le monde.

G : Pendant des années, quand Yquem était vendu en primeurs, ce n’était pas un grand succès.

AG : Oui, car cette variation importante des prix perturbe trop le consommateur. Il faut toujours se placer du point de vue du consommateur final. Je comprends la logique de la filière, mais pour le consommateur, c’est souvent déconcertant. Évidemment, il y a un effet millésime, mais parfois un millésime moins bien jugé sort plus cher que le précédent. Cela crée défiance et incompréhension. C’est pour cela que nous avons mis en place une politique de prix stable d’une année sur l’autre.

G : Comme l’a dit Bernard Burtschy, Bordeaux n’a pas assez pensé au consommateur final ?

AG : C’est certain. Nous savions que la bulle spéculative autour des vins de Bordeaux finirait par éclater, et c’est ce que nous vivons actuellement. Si l’on pense vraiment au consommateur final, il faut mettre l’accent sur la consommation plutôt que sur la spéculation.

G : Vois-tu encore un avenir pour une campagne Primeurs à Bordeaux ?

AG :  Je continue à croire qu’une campagne Primeurs a du sens, mais peut-être pas pour tous les crus de Bordeaux. La réussite des Primeurs repose sur deux éléments clés : sécuriser un prix et garantir une allocation. Aujourd’hui, ces deux conditions ne sont plus réunies. Il faut revenir à l’essentiel de ce qu’est une vente en Primeurs. Sinon, cela n’a aucun intérêt pour le consommateur final d’acheter en Primeurs.

G : Comment vois-tu le rôle du courtier aujourd’hui, et avec combien travaillez-vous ?

AG : Nous travaillons avec cinq courtiers. Je n’avais pas immédiatement compris leur rôle en arrivant à Bordeaux. Mais aujourd’hui, je m’appuie beaucoup sur eux, et de plus en plus. Ils connaissent très bien les négociants, probablement mieux que nous. Nous, de notre côté, avons la connaissance des marchés. La relation avec des courtiers est partie intégrante du système et, pour moi, elle continue à avoir beaucoup de sens. Par exemple pour les mises en marché, qui restent essentielles pour les ventes d’Yquem sur une année, les courtiers sont très importants.

G : De l’extérieur, il est parfois difficile de comprendre que Bordeaux conserve une distribution à trois parties, alors qu’Internet a raccourci beaucoup de réseaux de distribution.

AG : Si l’on veut vraiment réduire le nombre d’intermédiaires, il faudrait alors faire une distribution exclusive avec des importateurs ou distributeurs directement sur chaque marché. Mais nous n’avons pas la force commerciale suffisante au sein des propriétés pour gérer cela seuls. Je dirais même que dix commerciaux ici, à d’Yquem, ne remplaceraient pas mes soixante négociants et leurs équipes commerciales. Cela permet un éclatement extraordinaire dans la distribution d’Yquem.

G : Vous pourriez le faire, car d’Yquem appartient au plus grand groupe de luxe au monde, qui réalise la majorité de ses ventes directement aux consommateurs.

AG :  Oui, nous pourrions déjà le faire avec Moët & Hennessy, mais cela n’est pas à l’ordre du jour.

La Conclusion

G : Peux-tu déjà me dire quelques mots sur le millésime 2023 ?

AG : C’est un millésime d’équilibre et d’harmonie. Nous venons de vivre deux millésimes extrêmes, 2021 et 2022.

G : Oui, complètement opposés.

AG :  2023 réunit le meilleur de 2021 et de 2022. Dans l’histoire d’Yquem, nous avons connu une trilogie mythique : 1988, 1989 et 1990. Aujourd’hui, une nouvelle trilogie semble s’esquisser avec 2021, 2022 et 2023 — trois millésimes très différents, mais qui expriment toute la richesse et le potentiel de Sauternes.

2021 est sur la fraîcheur, presque aérien, d’une élégance folle. 2022 est d’une puissance extrême — le millésime de la canicule et de la sécheresse, très exubérant. En 2023, nous avons eu tout ce qu’il fallait : de la pluie, de la fraîcheur pour préserver l’acidité, un été aux conditions idéales pour la concentration des raisins, et des précipitations arrivées au bon moment pour favoriser le développement du botrytis.

2023 s’est imposé comme une évidence. Y d’Yquem et d’Yquem 2023 sont tous les deux très réussis. Ce qui est particulièrement intéressant dans Y d’Yquem 2023, c’est la part importante de sémillon — la plus élevée depuis l’évolution du style de ce vin. C’est une manière de réaffirmer notre volonté d’ancrer le « Y » dans l’identité de Sauternes.

G : Si tu ne devais garder qu’une seule bouteille de cœur ?

AG : Ce serait Palmer. Travailler à Palmer a été une expérience profondément marquante, bouleversante. D’abord grâce à la vision de Thomas Duroux, mais aussi à l’histoire de la propriété.

Mon premier métier, c’est la communication, et je suis particulièrement sensible aux histoires — celles des lieux, des hommes et des femmes qui y ont laissé leur empreinte. J’ai eu la chance de travailler pour des maisons qui ne se définissent pas par le luxe, car ce mot ne veut pas dire grand-chose pour moi. Chez Hermès, on dit : « nous ne faisons pas des produits de luxe, mais des produits d’artisanat. » C’est cette idée qui me touche : des valeurs d’intégrité, d’humilité, de transmission, de transformation — à partir de la nature ou du geste humain — pour créer quelque chose de beau. Le tout avec sincérité, authenticité, savoir-faire, et cette exigence d’excellence inscrite dans la durée.

À Palmer, je pense notamment à une verticale que nous avions organisée et où j’ai été bluffée par Palmer 2016. Un véritable coup de cœur. Et je me souviens de mon tout premier dîner à Palmer, autour du jazz, avec le grand pianiste Jacky Terrasson venu interpréter Palmer 2009. Ensuite, nous avons dîné autour de millésimes en 9, en remontant le temps jusqu’à 1959. Ces vins m’ont fait vibrer comme rarement auparavant au cours d’un dîner.

Image de Gerda Beziade
Gerda Beziade

interview des personnalités du milieu viticole pour mieux appréhender ses enjeux et comprendre la réalité des propriétés de notre Maison.

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