Alexandre Ma
Journaliste du Vin
Introduction
Gerda Beziade: Quel est ton regard en général sur Château Angélus ?
Alexandre Ma: Avant 2017, Angélus est un Grand Vin classique, mais différent que les Saint-Émilion sur le plateau. Après 2017, Angélus est un Saint-Émilion « pinoté ».
GB: Quelle est la différence entre l’identité des vins du plateau calcaire de Saint-Émilion et celle d’Angélus ?
AM: Les vins du plateau calcaire ont une acidité très élevée, avec une structure tannique plutôt tendre. Dans leur jeunesse, ils sont puissants (assez serré), mais avec le vieillissement, ils se fondent, tout en gardant une trame saline.
Angélus, n’a pas naturellement cette salinité. Il profite plutôt de la côte, donc d’une maturité supérieure, exposée plein sud. Et puis, Angélus bénéficie d’une grande proportion de Cabernet Franc. Par rapport aux autres châteaux qui en ont aussi, le Cabernet Franc d’Angélus est vraiment ciselé et aérien. Et j’ai surtout constaté ce changement à partir du millésime 2017. Mais le vrai nouveau chapitre pour Angélus a commencé avec le 2018 et le 2019 : il est devenu un vin iconique.
L’évolution du style : de la structure à la finesse
GB : Ce nouveau style d’Angélus, à partir du millésime 2018, vient-il du fait qu’ils élèvent une grande partie de leurs Cabernet Franc en foudres ?
AM : Oui, certainement. Et c’est à partir du millésime 2019 que j’ai vraiment senti ce qu’Angélus voulait faire : un vin de rive droite avec une forte proportion de Cabernet Franc, presque pinoté.
J’ai rencontré pas mal de consommateurs historiques d’Angélus. Quand je leur ai fait découvrir le nouveau style d’Angélus, ils ont dit : « Ça, c’est Angélus que j’adore aussi, mais c’est un style différent. »
GB : Oui, Angélus a aujourd’hui un style différent, sans avoir perdu son ADN. Quel est le profil d’Angélus aujourd’hui, et quel ADN a-t-il gardé ?
AM : Angélus a désormais des arômes plus aériens, plus floraux, très cristallins, transparents, vibrants. Même la robe du vin est plus claire.
L’ADN d’Angélus, c’est une structure compacte, qu’il n’a pas perdue depuis 2019 et elle s’exprime différemment : de l’attaque jusqu’à la persistance. On ne sent pas de perte de concentration, mais davantage d’expressions veloutées, aériennes, ciselées. Tout cela crée une grande variation dans la dégustation.
GB : Quels autres éléments de l’ADN d’Angélus n’a-t-il pas perdus, même en changeant de style ?
AM : Il y a cette trame d’amertume, toujours présente à la fin de bouche, dans la persistance.
GB : Mais une amertume, pour moi, acceptable.
AM : Oui. En Chine, nous avons un vieux proverbe : « Sans avoir connu l’amertume, on ne peut pas connaître la douceur. »
Carillon d’Angélus : le vin mosaïque
GB : Nous avons dégusté deux millésimes de Carillon et deux d’Angélus, en commençant par Carillon 2016. C’est un millésime exceptionnel, très classique à Bordeaux. Comment as-tu trouvé Carillon 2016, qui n’est plus le deuxième vin d’Angélus mais, comme le dit Stéphanie, un “vin mosaïque” ? Es-tu d’accord avec elle ?
AM : Comme pour Angélus, le vrai grand changement pour Carillon est le millésime 2019, le premier a avoir été vinifié dans le nouveau chai.
Quant à 2016, grâce à la qualité du millésime, il a pu exprimer beaucoup de choses que ses terroirs possèdent.
Mais si on compare 2016 avec 2019, on sent bien que 2016 a moins d’expression aromatique. Il est moins aérien, un peu plus sérieux. Cette retenue lui donne du recul, mais il n’a pas la typicité actuelle de Carillon, celle qu’on trouve depuis le nouveau chai Carillon. Cela reste un très bon vin, surtout après neuf ans de vieillissement.
GB : On découvre vraiment le nouveau style de Carillon avec le 2022, vinifié dans le nouveau chai.
AM : 2022 est un millésime que j’ai beaucoup présenté en Chine. Je disais toujours : c’est un millésime qu’on ne trouve jamais à Bordeaux, si accessible dans sa jeunesse. Carillon 2022 en est un très bon exemple. On ne sent aucune notion de bois ni d’extraction forte. Le vin est équilibré du début à la fin.
GB : Tu es en contact avec le consommateur final et tu organises de très belles dégustations en Chine pour les vins de Bordeaux. Est-ce difficile d’expliquer que Carillon d’Angélus est un vin mosaïque, qu’il ne vient pas du terroir d’Angélus et n’est donc plus un second vin ?
AM : Oui. Selon Angélus, ils veulent clairement distinguer Carillon du grand vin. Mais en Chine, beaucoup de consommateurs pensent encore que Carillon est un second vin.
GB : Créer un vin de marque comme Carillon, à la fois accessible et porteur de l’identité d’Angélus, répondait-il à une vision particulière ?
AM : Le consommateur veut un Carillon qualitatif, à un prix plus accessible, avec l’assurance qu’il vient de la grande famille Angélus. Le vin profite du même symbole de la cloche — un symbole très fort, notamment en Asie.
Dans les pays qui se sont développés plus tard, comme la Chine à la fin des années 2000, tout le monde a un cœur d’entrepreneur. Tout le monde rêve de sonner la cloche à Wall Street. La cloche, c’est un symbole de réussite. C’est une des raisons pour lesquelles Angélus a si bien réussi au début des années 2000 en Asie. Et sur l’étiquette de Carillon, il y a même trois cloches !
De 2012 à 2020 : la quête de la pureté
GB : Après les deux millésimes de Carillon, nous avons dégusté Angélus 2012, avec cette belle étiquette créée pour célébrer les 200 ans de la famille à Angélus. Le millésime 2012 est plus favorable à la rive droite qu’à la rive gauche. Comment as-tu trouvé Angélus 2012 ?
AM : 2012 est un millésime tardif. Ce n’était pas une année chaude, mais plutôt sèche et modérée en température.
Pourquoi Saint-Émilion s’en est bien sorti en 2012 ? Parce qu’il y a de l’eau dans le sous-sol calcaire. Quand la température reste modérée, il y a moins d’évaporation, et cette réserve d’eau soutient la vigne.
Angélus 2012 n’est pas un très grand millésime, mais il présente une texture bien polie, une richesse naturellement concentrée. On y trouve des notes torréfiées, presque de jus de viande. C’est un vin qui n’exprime pas pleinement son terroir, mais qui a été façonné par des choix techniques de l’époque.
GB : Parce que la vinification était différente à cette époque.
AM : Oui, exactement. À l’époque, il y avait plus d’extraction, plus de bois, plus de volonté de renforcer la structure.
Aujourd’hui, la vinification se fait avec plus de douceur, parce qu’il n’y a plus besoin de renforcer une structure que le vin possède naturellement. Quand on déguste Angélus 2020, c’est un vin cristal rubis.
GB : Oui, le terroir s’exprime sans doute mieux aujourd’hui, mais on parle de plus en plus de “buvabilité”. Est-ce que cela te semble un vrai progrès, ou bien un risque de s’éloigner de la typicité bordelaise de ses tannins, de sa structure ?
AM : Je suis entièrement d’accord avec toi. Pour toutes choses — les humains, les objets — j’aime ce qui a une richesse mentale et physique. Un vin sans sagesse ni profondeur ne peut pas vieillir. Moi, j’ai envie de sentir la vraie vie dans un vin. Je recommande aux consommateurs d’être patients, d’accompagner le développement du vin.
GB : Un grand vin doit être bon dès le début, mais sans être flatteur. Être flatteur, c’est trop facile, et souvent éphémère.
AM : Oui, regarde le Beaujolais nouveau. On peut faire des arômes de banane dans n’importe quel cépage : c’est très flatteur. Ils ont eu un grand succès à Paris, au Japon. Mais maintenant la consommation a beaucoup baissé.
Un grand vin donne souvent l’impression de la simplicité, mais c’est une illusion subtile. Comme dans le design minimaliste, tout paraît évident, alors qu’il faut une justesse millimétrée et un travail immense pour atteindre cette pureté tranquille.
GB : 2020 est un grand vin. Il garde sa structure, mais il est plus focus, plus beau.
AM : Oui, il est plus souriant. Il n’a pas perdu son identité, son caractère, sa race.
GB : Es-tu d’accord avec Stéphanie ? Entre les trois millésimes — 2018, 2019 et 2020 — que 2020 est le meilleur ?
AM : Oui, 2020 est le meilleur. C’est sûr et certain. Pourquoi ? Parce qu’à Angélus, quand on a un millésime un peu plus massif à froid, on fait moins d’élevage. Et quand il y a moins de touches de bois neuf, il faut que la matière au milieu de bouche soit naturellement présente.
Entre 2018, 2019 et 2020, le dernier est celui qui possède cette matière naturelle. 2019, c’est le millésime que tout le monde adore : il est charmeur, il n’y a aucune contrainte, tout coule naturellement.
2018, lui, est plus flatteur, il a trop envie de se montrer. Mais 2020 dit : “Je ne montre peut-être que 20 % de ma capacité. Viens chez moi, découvre les 80 % restants, au-delà de mes apparences florales.” Donc 2020 est vraiment un grand millésime d’Angélus.
Le marché chinois et l’avenir de Bordeaux
GB : Cet été, tu es resté deux mois en Chine. Comment sens-tu le marché chinois ?
AM : À chaque retour en Chine, j’apprends toujours quelque chose. Tout le monde dans le vin s’adapte chaque année. Cette fois, les retours ont été nombreux, bons et mauvais.
Côté positif, les vins de Bordeaux — notamment le millésime 2022 que j’ai présenté — ont impressionné. Même très jeune, il plaît énormément. On me dit souvent : “Je connais ce vin, mais il est différent.” La qualité ne fait aucun doute : tout le monde reconnaît que nous faisons de très beaux vins.
Le vrai problème, ce n’est pas le prix en soi, mais l’absence de tarif protégé. Trop de fourchettes circulent, et les importateurs, distributeurs et cavistes ne peuvent pas garantir une marge raisonnable. Résultat : ils hésitent à proposer les grands vins de Bordeaux, sauf si un client en fait expressément la demande.
Beaucoup de vins restent abordables, mais sans protection des prix et sans marge sécurisée, les importateurs perdent confiance et motivation. Ce n’est pas une question de qualité — mais de risque commercial. Malheureusement, cela empêche de nombreux bons vins d’atteindre le marché.
Mais d’après ce que je connais des consommateurs chinois, et de l’intérêt grandissant des jeunes pour le vin, il ne fait aucun doute qu’avec la reprise de l’économie mondiale, le marché chinois va vraiment s’épanouir. Alors pour l’instant, le mieux qu’on puisse faire, c’est de bien faire notre travail, avec patience — les fleurs vont s’épanouir un jour.


