Jean-Charles Cazes
Directeur Général des Domaines Famille Cazes et co-propriétaire
&
Jane Anson
Critique de vin, Journaliste, Fondatrice du site : Inside Bordeaux
Jean-Charles est la 4ème génération d’une famille de viticulteurs qui sont aussi de grands entrepreneurs. Il aime s’investir personnellement, avec passion, dans chacun des projets entrepris par la famille.
Le rachat du
Château Haut Batailley en 2017 par la famille est un bon exemple de cet esprit
entreprenariat. En septembre 2022, j’ai eu un entretien avec Jean-Charles autour de ce 5ème Cru Classé de Pauillac, que vous pouvez retrouver sur notre site Inside La Place de Bordeaux
Aujourd’hui, la totalité des 41 hectares du Château Haut-Batailley est plantée. 50 % de la production est destinée à Haut-Batailley et 50 % au deuxième vin, Verso de Haut-Batailley. Avec le vieillissement des vignes et une précision toujours plus grande dans la vigne comme dans le chai, l’objectif de la famille est d’atteindre à terme deux tiers de Haut-Batailley et un tiers de Verso.
Même si le classement de 1855 laisse une certaine liberté aux propriétaires pour ajuster les surfaces d’une propriété, la famille Cazes n’a pas l’intention de modifier celles de Haut-Batailley, même si certaines parcelles touchent celles de Lynch-Bages. L’ambition est claire : replacer le Château Haut-Batailley au premier plan des Crus Classés.
C’est en 1940 que le grand-père de Jean-Charles, Jean-Charles Cazes rachète le Château Les Ormes de Pez à Saint-Estèphe, juste un an après l’acquisition de Lynch-Bages. Jean-Charles nous a expliqué que la dominance du merlot est importante dans ce vin : la richesse de la trame tannique doit être domptée par ce cépage qui apporte rondeur et équilibre.
Lynch-Bages est sans doute l’une des plus grandes marques de Bordeaux — et j’oserais même dire du monde des grands vins. Ce que la famille Cazes a accompli depuis l’acquisition en 1939 est remarquable, tant au niveau de la vinification que de la commercialisation.
Le père de Jean-Charles, le grand monsieur Jean-Michel Cazes, fut l’un des premiers à Bordeaux à comprendre qu’il fallait rester en contact avec le monde : les premiers partenaires que sont les négociants, mais aussi les importateurs, les distributeurs et le consommateur final.
Aujourd’hui, le relais est assuré par toute la famille : Kinou Cazes, la sœur de Jean-Charles, basée aux États-Unis est très active sur les réseaux sociaux ; Marine Cazes ; Catherine Cazes ; et même la maman de Jean-Charles, récemment à Hong Kong pour soutenir une école et qui n’hésite pas à faire une présentation de Lynch-Bages. Sans oublier Jean-Charles lui-même. C’est la force de cette famille.
Le millésime 1990 fut le premier millésime de Blanc de Lynch-Bages commercialisé sur la Place de Bordeaux. Aujourd’hui, il compte parmi les grands vins blancs de notre région. Pourtant, le vin existe depuis 1969, mais il était alors réservé à la consommation de la famille et partagé avec des amis, y compris des amis négociants et distributeurs.
Car des clients deviennent souvent des amis. Et comme Jean-Charles me l’a dit en septembre 2022 : l’enjeu majeur pour nous est toujours de satisfaire nos clients.
Je connais Jane depuis 2003 et elle a créé, fin 2021, l’un des meilleurs sites internet consacrés à Bordeaux : Inside Bordeaux. C’est un incontournable pour tous les amateurs de nos vins. Entre expertise, histoire et innovation, elle y partage ses dégustations et ses projets, comme la Mentor Week, afin de faire rayonner le vin bordelais à l’international.
En mai 2022, j’ai eu le plaisir de poser quelques questions à Jane pour Inside La Place
Sa présence lors de cette dégustation fut une excellente occasion d’échanger avec elle autour des vins de la famille Cazes.
L’esprit Cazes
GB : Tu connais très bien le Château Lynch-Bages et la famille Cazes. Tu as également traduit deux ouvrages pour eux : Lynch-Bages & Co et le livre de Jean-Michel Cazes Bordeaux Grands Crus – The Reconquest. Si tu devais décrire leur philosophie, quelle serait-elle ?
JA : Je pense qu’il existe une proximité entre l’appellation de Pauillac et leur propre vignoble, elle s’est construite au fil de nombreuses décennies de présence réelle sur place, du fait d’y vivre et dès le début de leur possession de Lynch-Bages, ce qui est assez inhabituel. Il existe d’autres propriétés du classement de 1855 dont les familles vivent sur place et participent à la vie locale mais elles sont minoritaires. Parce qu’André Cazes a été maire de Pauillac pendant quarante ans, et aussi parce qu’ils avaient créé une activité d’assurance, ils connaissaient les gens de la région d’une manière différente. Ils ont entretenu une relation de long terme avec les habitants du secteur. Je pense que cela leur donne une proximité et un amour pour Pauillac que l’on ressent dans les vins. C’est très important, et j’apprécie vraiment le fait que même aujourd’hui, alors que le vin vaut beaucoup plus cher, il y a le sentiment qu’il s’agit d’un domaine familial et qu’ils se soucient de ce qu’ils produisent.
GB : La famille Cazes se caractérise par une approche rationaliste de son métier. Trouves-tu, comme moi, que c’est l’une de ses forces ?
JA : Oui, je suis d’accord, et cela revient au fait que les propriétés ne sont pas seulement un investissement, mais un lieu où ils vivent et un lieu où ils sont très enracinés. Cela les aide non seulement à gérer, mais aussi à prendre soin. Ils se soucient des personnes qui achètent le vin. Il existe un lien entre la famille et les personnes pour lesquelles ils élaborent le vin. C’est quelque chose de très ancré. Si vous pensez à des propriétés comme celle-là, Léoville Barton a également ce sentiment. C’est une impression qui vous fait avoir confiance envers les gens qui font le vin. Dans des périodes difficiles comme aujourd’hui, cela fait une grande différence.
GB : Jean-Michel Cazes a été le moteur de cette approche à Bordeaux.
JA : Oui, et Jean-Michel a été l’un des premiers à ouvrir les portes de ses propriétés pour accueillir les gens. Et l’une des raisons pour lesquelles ils ont créé Cordeillan-Bages, c’est qu’il recevait si souvent du monde pour le déjeuner qu’à la fin, sa femme lui a dit : « Est-ce que tu pourrais ouvrir une petite maison d’hôtes, quelque part pour loger tout ce monde ? »
Ce qui est intéressant chez Jean-Michel, c’est qu’il ne s’est pas reposé uniquement sur La Place de Bordeaux pour promouvoir ses vins. Il prenait l’avion, allait rencontrer les gens, leur serrait la main et faisait le travail, ce que beaucoup d’autres régions faisaient naturellement mais que Bordeaux n’avait pas vraiment fait. Bordeaux a bien connu quelques figures dans son histoire qui l’ont fait, comme Arnaud de Pontac (ancien propriétaire de Haut-Brion), qui a envoyé son fils à Londres en 1660. Il y a donc eu quelques figures historiques, mais pas beaucoup. Je placerais vraiment Jean-Michel Cazes dans cette même lignée qu’Arnaud de Pontac. Comme d’autres figures, telles qu’Elaine de Lencquesaing et le baron Philippe de Rothschild au XXe siècle, qui avaient la vision selon laquelle le marché des grands vins est un marché émotionnel. Pourquoi les gens dépensent-ils beaucoup d’argent pour du vin ? Parce qu’ils éprouvent un sentiment, une émotion à son égard. On ne ressent pas d’émotion avec un simple appel téléphonique. On ressent de l’émotion en étant assis à côté de quelqu’un, en partageant une bouteille autour d’une table. Et c’est cela qui fait la différence : c’est l’histoire, l’émotion, et bien sûr la qualité dans la bouteille, mais cela va bien au-delà.
Aujourd’hui, en période de difficultés économiques, les gens réalisent qu’ils ne peuvent pas compter sur quelqu’un d’autre pour faire le travail. Ils doivent le faire eux-mêmes. Les châteaux qui s’en sortent le mieux dans le ralentissement actuel sont ceux qui donnent aux gens une raison de continuer à acheter leurs vins. Les Cathiard en sont aussi un bon exemple. Ils ont un visage. On tombe amoureux de leur histoire d’amour à Smith Haut Lafitte.
GB : Le rôle du négociant reste important.
JA : Oui, même extrêmement important, comme il l’a toujours été. Il n’y a probablement personne de meilleur dans tout l’univers commercial pour la logistique et pour la connaissance de toutes les différentes strates du marché. Ils ont la capacité d’être extrêmement réactifs : ce marché ne va pas très bien, mais nous savons, parce que nous y avons été, que tel autre marché va mieux. Cette capacité à être connecté par des réseaux reste extrêmement importante. Les châteaux, durant les quinze dernières années où les marchés ont été si dynamiques, notamment en Chine, ont peut-être oublié à quel point ce système de capillarité est important. Mais cela doit être un partenariat avec leur premier client, qui est le négociant. C’est assurément une danse délicate, mais ce partenariat est la force de La Place.
Les vins
GB : Selon toi, Lynch-Bages est-il la plus grande marque de Bordeaux ?
JA : Bordeaux est une grande région avec des sommets d’excellence dans chaque appellation. C’est la véritable force de Bordeaux, et il ne fait aucun doute que Lynch-Bages compte parmi ces grandes marques, au même rang que les Premiers Crus.
GB : Penses-tu que Lynch-Bages ait gagné en précision depuis que le vin est vinifié dans la nouvelle cuverie du XXIe siècle ?
JA : Pas uniquement grâce à la nouvelle cuverie. Je dirais que dès 2009/2010, on pouvait déjà sentir qu’il y avait beaucoup plus de précision dans les vins. Ils ont commencé à faire beaucoup plus dans les vignes, avec des méthodes de tri plus technologiques, ainsi qu’un usage accru du GPS pour déterminer où ils devaient intervenir sur la vigne. On pouvait déjà remarquer une différence. Ils ont renforcé la sélection et augmenté la proportion du second vin. On pouvait voir — comme avec le 2014 que nous avons dégusté — que l’une des raisons pour lesquelles il est si bon à mes yeux tient aux nouveaux procédés sur lesquels ils se concentraient. Quand on arrive à 2020, le premier millésime vinifié dans la nouvelle cuverie, il y a encore un saut qualitatif supplémentaire.
GB : Comment ce saut qualitatif se traduit-il dans les vins ?
JA : Je dirais qu’aujourd’hui, parfois, le vin paraît plus musclé dans sa jeunesse. Ce que Jean-Charles disait à propos de son grand-père est vraiment intéressant — qu’il attendait toujours une semaine après Latour pour commencer les vendanges. Le vin avait autrefois une forme de générosité. Aujourd’hui, dans les millésimes plus récents, le vin a aussi un véritable style Pauillac. Il a des épaules, il a cette vraie gravité et des notes de réglisse. Il l’a toujours eu d’une certaine manière, mais il y a davantage de précision dans le vin aujourd’hui.
GB : Jean-Charles a dit que Lynch-Bages avait plus de « buvabilité » dans sa jeunesse ?
JA : Pour moi, pas nécessairement pour Lynch-Bages lui-même. Je pense que Lynch-Bages vieillira toujours exactement comme il l’a toujours fait, et je pense que c’est un vin sérieux dans de nombreux millésimes. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus de précision dans Echo de Lynch-Bages et Les Ormes de Pez qu’auparavant, ainsi que désormais dans Verso de Haut-Batailley et Haut-Batailley. Je pense qu’il est très clair que l’on peut boire Verso — et probablement Haut-Batailley — plus tôt que Lynch-Bages. Ormes de Pez est un si beau vin dans cette gamme, parce qu’on peut le boire immédiatement tout en pouvant aussi le faire vieillir. Mon impression est qu’il est plus clair aujourd’hui qu’autrefois de voir quel vin de la gamme convient à chaque situation.
GB : Il était aussi très intéressant que Jean-Charles dise pendant la dégustation qu’ils veulent conserver Haut-Batailley en tant que Cinquième Cru Classé et qu’ils ne veulent modifier aucune surface qu’ils pourraient ajouter à Lynch-Bages.
JA : Oui, en effet. Cela doit être très tentant de faire cela — toutes ces terres nouvellement plantées, ils pourraient les intégrer directement à Lynch-Bages. Je suis en réalité très impressionnée qu’ils aient pris la décision de ne pas le faire. Mais cela montre à nouveau à quel point leur approche est réfléchie, en pensant vraiment à ce qui fonctionnera avec les marchés ainsi qu’à ce qui correspond à la personnalité de ces différents vins.
GB : Quelle est ton impression générale des vins des Domaines Famille Cazes ? Penses-tu qu’il existe un « style Cazes » ?
JA : Oui, je le pense. Il y a cette combinaison de générosité et d’accueil avec de la précision, et une conscience très forte du caractère de l’appellation, que j’adore. J’apprécie quand un vin goûte son lieu d’origine. Lynch-Bages, en particulier, comme le 2014, est très Pauillac. Haut-Batailley est moins un Pauillac classique que Lynch-Bages, mais je l’apprécie aussi énormément. Comme l’a dit Jean-Charles, il est plus dans un style Saint-Julien que Pauillac, parce qu’il est un peu plus léger et plus accessible. C’est cela, la véritable signature de la famille Cazes : ils sont heureux et fiers de représenter la signature de leurs appellations.
GB : C’est aussi le cas pour Les Ormes de Pez.
JA : Oui, d’une manière old-school très belle. C’est une idée contemporaine charmante de ce que peut être le old-school, parce que c’est aussi séduisant. Ce vin fait partie des cinq meilleurs rapports qualité-prix de Bordeaux. Il est incroyablement constant, délicieux, et proposé à un excellent prix pour ce qu’il offre.
Les vins de la famille Cazes ont toujours une certaine facilité ; ils ont un sens du lieu. Il n’y a aucune raison que les gens ne puissent pas les comprendre.
GB : Le premier vin que nous avons dégusté était Verso de Haut-Batailley 2020. Il est intéressant que Jean-Charles ait dit que, pour ce millésime, les jeunes vignes n’étaient pas encore en production. C’est la deuxième sélection issue du vignoble historique de Haut-Batailley. Que penses-tu de ce vin ?
JA : Verso est le vin où, à ce stade, on sent qu’il est le moins homogène de toute la gamme. C’est l’un des vins de la gamme dans lequel on perçoit que tout le processus est encore en cours.
GB : Il reste encore du chemin à parcourir.
JA : Exactement. Pour Haut-Batailley lui-même, je perçois déjà une signature là où il en est, et cette idée d’un style légèrement sculpté, plus léger — et cela se goûte. On ne peut pas le manquer dans le verre. Il est évidemment différent de Lynch-Bages. Pour Verso, je ne sais pas encore exactement ce que j’ai dans le verre, contrairement aux autres.
GB : Nous avons dégusté Haut-Batailley 2018, un millésime chaud et ensoleillé.
JA : Je l’ai apprécié, mais Haut-Batailley est meilleur aujourd’hui. Je vois vraiment les différences, et 2018 n’était que la deuxième année de propriété de la famille à Haut-Batailley. Aujourd’hui, je vois vraiment l’évolution de ce que la famille fait à Haut-Batailley.
GB : De quelle manière perçois-tu cette évolution ?
JA : Le 2018 n’était pas vraiment un vin de Pauillac. Ce Haut-Batailley était davantage dans un style 2018, alors qu’aujourd’hui je pense que le vin est une version plus sculptée de Pauillac. Je ressens cela depuis le millésime 2020. Cela n’a pas pris longtemps. J’ai vraiment aujourd’hui une idée claire de sa personnalité.
GB : Haut-Batailley aura certainement un bel avenir. Et le vin suivant, Les Ormes de Pez 2020 ?
JA : J’ai énormément d’admiration pour ce qu’ils font aux Ormes de Pez. C’est un vin que j’aime. J’en achète pour moi-même et j’aime le partager avec des amis. C’est un vin que j’attends toujours avec impatience de déguster — et c’est un bon signe, car je le goûte régulièrement et je suis toujours heureuse de le voir dans une série.
GB : À propos de Lynch-Bages 2014, tu as écrit que c’était le vin de l’année, mais tu as aussi dit pendant la dégustation que ce n’était pas toujours le plus grand vin.
JA : Cela signifie que c’est le vin qui m’a le plus surprise. C’est un vin sur lequel je veux attirer l’attention de mes abonnés, pour leur dire : ne passez pas à côté de ce vin. C’est un vin à rechercher et à acheter. Je n’aime pas publier uniquement les vins à cent points des millésimes les plus récents. Je préfère de loin montrer aux gens : voici un vin vraiment brillant que vous pourriez oublier, ou que vous n’avez peut-être jamais vu à l’époque. Voilà ce que je pense de ce 2014. Je l’ai dégusté lors d’une verticale à l’aveugle avec les équipes de Lynch-Bages. Nous avons tous pensé, y compris le vinificateur de Lynch-Bages et Jean-Charles, qu’il s’agissait d’un 2016. C’est pour cela qu’il est si bon.
GB : C’est l’une des grandes forces de Lynch-Bages : on n’est jamais déçu par le vin.
JA : Oui, exactement. Nous avons la chance d’avoir à Bordeaux des propriétés comme Lynch-Bages qui entretiennent la foi. Les gens peuvent parfois avoir le sentiment d’être désenchantés par Bordeaux, cela peut arriver. Mais certains vins, comme Lynch-Bages, aident les gens à rester attachés à Bordeaux. Ce 2014 est tellement Pauillac, et en même temps c’est un Lynch-Bages classique.
GB : Le vin suivant était Lynch-Bages 2019. Jean-Charles a dit quelque chose de merveilleux à propos de ce millésime. D’abord, il a dit que l’Union des Grands Crus avait fait un travail formidable en envoyant tous les échantillons de barriques aux journalistes et aux acheteurs du monde entier, ce qui était extrêmement difficile pendant le confinement dû au Covid. Et ensuite, que Malou (Le Sommer, ancienne directrice générale) et lui avaient été presque émotionnellement touchés par la réponse si positive du marché.
JA : J’étais à cette époque la seule critique de vin, travaillant pour Decanter, basée à Bordeaux à plein temps et capable de goûter tous les vins. Chez Decanter, nous avons eu beaucoup de chance parce que nous avons publié une sélection plus large de notes en primeur. Les autres critiques n’avaient que les plus grands vins. J’ai un souvenir très net d’être assise dans ma cuisine, en train de tout goûter, recevant les livraisons dans le garage. C’est un grand millésime avec beaucoup de valeur. Je pense que 2020 est légèrement plus homogène comme millésime et légèrement plus concentré. Globalement, 2020 est meilleur que 2019. Mais je pense que 2019 est extrêmement bien équilibré et délicieux. Il n’a pas besoin de beaucoup de temps pour être bu.
GB : Le dernier vin : Blanc de Lynch-Bages 2024.
JA : Lynch-Bages Blanc représente l’une des premières étapes quand Jean-Charles est revenu et a rejoint son père. Il y a imprimé sa propre vision de ce qu’il voulait faire. Il a mené tout le travail, comme le contrôle des températures pour chacun des fûts. Il a vraiment beaucoup travaillé à concevoir le style qu’il voulait pour ce vin et à en modifier le profil par rapport à ce qu’il était avant son arrivée. Je pense qu’il a fait un travail fabuleux. On le retrouve dans ce 2024, qui est vraiment délicieux.
GB : De quelle manière Lynch-Bages Blanc a-t-il changé depuis que Jean-Charles a mis en place ces changements ?
JA : Tout cela est une question de précision. Il a la juste dose de fraîcheur, sans perdre toute la tenue que doit avoir un vin blanc. Lui et l’équipe, avec Nicolas Labenne, ont fait de ce vin l’un des grands vins blancs de Bordeaux. Et ils ne sont pas si nombreux — seulement une poignée qui sortent vraiment du lot et qui sont réellement intéressants. Lynch-Bages Blanc évolue aux côtés de Y d’Yquem, Pavillon Blanc, et bien sûr des deux blancs de Haut-Brion ainsi que du blanc de Lafleur. Il n’y en a pas tant que cela pour lesquels on puisse vraiment dire qu’il s’agit d’un Bordeaux Blanc capable de rivaliser avec les grands vins de Bourgogne, de la Loire et d’autres grands blancs français. Lynch-Bages Blanc est vraiment impressionnant.
Coup de projecteur sur Inside Bordeaux
GB : C’était en mai 2022 que j’ai échangé avec toi à propos de vous et de votre site Inside Bordeaux. Maintenant, presque quatre ans plus tard, es-tu satisfaite de cette décision ?
JA : Oui. C’était en septembre 2021 que j’ai lancé Inside Bordeaux, et c’est certainement la meilleure chose que j’ai faite dans ma carrière. Je pensais que c’était le bon moment pour le faire et que j’avais la profondeur de connaissance nécessaire pour ce type de site. Et il n’existait pas de site comme celui-là. J’ai toujours été très attentive à ce qu’il ne soit pas seulement question de notes. Je ne le fais pas seule — Sarah Kemp m’a rejointe. J’adore faire les podcasts avec Wine-Searcher, les Wine Voices. Des centaines de milliers de personnes reçoivent cette newsletter chaque semaine. Cela élargit ma portée, et cela renforce encore davantage l’association de mon nom avec Bordeaux. C’est ce dont j’ai besoin, parce que c’est précisément de cela qu’il s’agit avec mon site. Si vous commencez à parler de Bordeaux, vers qui devez-vous vous tourner ? Vous devez venir sur mon site. C’est tout son objectif. Il est bon d’aller en profondeur dans un seul domaine.
GB : Quand on va aussi profondément dans un seul domaine, ce qui, selon moi, est ta force, est-ce difficile de conserver son indépendance ?
JA : J’ai été journaliste pendant dix ans avant de devenir journaliste spécialisée dans le vin. L’idée d’indépendance est profondément ancrée dans ma manière d’aborder les choses. Je pense que plus on goûte dans une région, plus on voit ce qui fonctionne ou non. Il serait impossible d’être universellement positive sur tout lorsqu’on va aussi loin dans la profondeur. A, ce ne serait pas intéressant, et B, ce serait trop évident. Je pense qu’il est presque plus facile d’être véritablement indépendante quand on connaît très bien un lieu.
GB : Quelle est la partie la plus difficile de ton travail ?
JA : J’essaie toujours de penser à ce qui est le plus utile pour mes abonnés — ce dont ils tirent réellement un bénéfice. Il est difficile de s’assurer en permanence que l’on délivre ce qui est le plus utile aux gens. Pour cela, il est formidable d’avoir les retours de mes abonnés. Et puis, les médias changent énormément, le monde du vin change énormément. Ainsi, tous les sites qui ont une masse salariale doivent réfléchir à ce pour quoi les gens seront prêts à payer, parce qu’il y a tant de choses disponibles via l’IA. Vous demandez à ChatGPT, et il vous dira énormément de choses. Heureusement, je bénéficie de mon passé de journaliste. Je n’ai jamais pensé : « Je vais juste donner trois points que les gens peuvent résumer en une seconde », ce qui représente beaucoup de contenus à clics. Obtenir une réponse simple rapidement — cela n’a plus vraiment de sens aujourd’hui, car cela vous donne de l’anecdotique sans profondeur. Il faut se demander : pourquoi puis-je être différente et aller en profondeur en apportant un vrai contexte ? Il s’agit de trouver les sujets, c’est le travail journalistique de base à l’ancienne, qui était aussi celui de Jean-Michel Cazes quand il partait dans les années 70 — faire le travail de base, y consacrer du temps, ne pas choisir la facilité. C’est ce que je fais, espérons-le naturellement, mais cela demande du temps.
Et nous sommes maintenant en train de préparer la 5e édition de la Mentor’s Week. Nous avons remporté l’an dernier le prix de la meilleure initiative en matière d’éducation et de partage des connaissances décerné par Vinexposium. C’est un vrai coup d’accélérateur, et cela m’apporte énormément. J’adore tout simplement passer une semaine avec ces brillants jeunes venus du monde entier.
GB : Cela doit aussi être inspirant.
JA : Oui, absolument. C’est incroyable. Et il y a aussi la Connoisseur Week. L’idée — j’ai instinctivement senti que la manière d’aborder le marché passait par les expériences : c’est ce dont Bordeaux a besoin. Il faut que les gens se sentent plus proches, qu’il y ait un lien émotionnel. La Connaisseur Week est très utile pour cela. Je l’organise avec Sarah Kemp, et c’est très agréable.
Chaque maillon de la chaîne laisse au maillon suivant le soin de faire le travail avec le consommateur final. Aujourd’hui, la différence, c’est que tout le monde à La Place en prend conscience. Il faut que quelqu’un tombe amoureux de ces vins. C’est ce qui doit se produire à la fin, et le fait d’avoir des visages, comme la famille Cazes, fait toute la différence.
Les Vins Dégustés
Verso de Haut-Batailley, Pauillac 2020 :
Vin encore en construction, le moins homogène de la gamme selon Jane Anson. Son style n’est pas encore totalement défini.
Château Les Ormes de Pez, Saint-Estèphe 2020 :
Vin très régulier, délicieux et d’un excellent rapport qualité-prix. Agréable à boire jeune mais capable de vieillir.
Château Haut-Batailley, Pauillac 2018 :
Bon vin mais encore marqué par le style du millésime. La personnalité de Haut-Batailley s’affirme davantage dans les millésimes plus récents.
Château Lynch-Bages, Pauillac 2014:
Très grande réussite et grande surprise de dégustation. Un Pauillac classique qui a été confondu avec un millésime 2016 lors d’une dégustation à l’aveugle.
Château Lynch-Bages, Pauillac 2019 :
Millésime équilibré et très agréable. Moins concentré que 2020 mais prêt à être bu relativement tôt.
Blanc de Lynch-Bages, Bordeaux Blanc 2024 :
Vin très précis, frais et équilibré. Considéré comme l’un des grands blancs de Bordeaux.


