Félix Pariente-Lorenzetti
Président Châteaux Pédesclaux, Châteaux Lafon-Rochet & Châteaux Lilian Ladouys
Domaines Lorenzetti
Gerda Beziade : Parlez-nous de vous.
Félix Pariente Lorenzetti : Même si je suis né à Bordeaux, j’ai passé une grande partie de ma jeunesse à Paris et aux États-Unis, notamment en Californie, où j’ai vécu un an à l’âge de 16 ans. Après le lycée à Paris, j’ai étudié à l’école hôtelière de Lausanne, et j’ai effectué un premier stage dans l’hôtellerie, suivi d’un autre chez Hermès à New York, dans les domaines de la finance et du marketing.
Au début de ma carrière, j’ai travaillé en France, mais mon goût pour l’aventure m’a poussé à m’installer à New York. J’ai rejoint le groupe Barnes, où j’ai participé au développement d’un projet hôtelier en partenariat avec le chef étoilé Daniel Boulud. Après moins d’un an chez Barnes, j’ai décidé de me lancer dans un projet entrepreneurial en fondant une marque de textiles à New York. Cependant, au moment de lancer la production, mon oncle Jackie m’a proposé de rejoindre les propriétés, ce que j’ai immédiatement accepté. J’ai donc quitté New York pour m’installer à Saint-Estèphe.
GB : Pendant vos études à l’école hôtelière de Lausanne, le vin occupait-il déjà une place importante ?
FPL : Oui, j’ai suivi des cours d’œnologie et effectué plusieurs jobs d’été dans des restaurants, notamment comme hôte et serveur lors d’événements à Paris. L’univers du vin m’a toujours passionné.
GB : Quels sont les principaux défis auxquels vous faites face dans votre métier ?
FPL : Ils sont nombreux. Aujourd’hui il est essentiel de susciter l’intérêt des consommateurs pour le vin, en particulier pour les vins de Bordeaux, face à la multitude de producteurs dans le monde. Un des enjeux majeurs est de faire prendre conscience de l’incroyable rapport qualité-prix des vins de Bordeaux. De plus, nous devons intéresser les jeunes générations, car une grande partie de nos consommateurs a plus de 65 ans. Dans 30 ans, nous risquons de les perdre, il est donc crucial d’attirer de nouveaux consommateurs qui privilégient souvent les liqueurs, les bières ou les vins nature.
GB : Ou qui ne boivent peut-être pas du tout.
FPL : Exactement. Il est vital de capter l’attention de ces nouvelles générations. Nous devons aussi nous renouveler en permanence. Au sein de nos propriétés, nous croyons que rien n’est jamais acquis et que tout doit être remis en question.
Récemment, nous avons initié une étude sur l’agriculture biologique, en impliquant les chefs de culture et notre direction générale. Nous avons décidé de rester certifiés bio, car nous considérons que c’est la méthode la plus qualitative et respectueuse de l’environnement, tant pour nos équipes que pour nos consommateurs.
Concernant notre distribution, nous travaillons avec la place de Bordeaux, un outil commercial exceptionnel. L’enjeu est de collaborer efficacement avec cette place, sans privilégier personne, ce qui est complexe à comprendre pour un extérieur.
GB : Vous avez mentionné que l’un des défis est d’attirer la prochaine génération. Avez-vous des idées à ce sujet ?
FPL : Oui, tout d’abord, en ce qui concerne le style des vins, nous avons déjà constaté une évolution avec les millésimes 2025. Les jeunes générations ont de moins en moins de caves et préfèrent acheter des vins qu’elles peuvent consommer rapidement. Notre enjeu est donc de continuer à produire des vins avec un potentiel de garde considérable, tout en les rendant plus accessibles et fidèles au style de nos propriétés et de nos terroirs.
GB : En ce qui concerne le produit, comment le faire mieux connaître ?
FPL : Pour le faire connaître, nous réfléchissons à divers projets, notamment autour des dégustations, des formats et des packagings. Nous n’excluons pas de diversifier notre gamme pour lancer des produits qui correspondent mieux aux goûts des jeunes.
Personnellement, je songe également à organiser des dégustations destinées aux jeunes générations, animées par les nouveaux représentants des châteaux. Récemment à Dallas, j’ai remarqué que les consommateurs appréciaient beaucoup la présence de la jeunesse dans les dégustations. J’ai donc eu l’idée d’organiser un événement à Paris avec dix à douze crus classés représentés par la nouvelle génération, dans un club privé.
L’idée serait d’organiser une dégustation en soirée, entre le dîner et le moment où l’on danse, vers 22h, spécifiquement pour les jeunes. Il est important de souligner que nous ne voulons pas créer de clivages générationnels ; nous avons besoin de l’expérience des générations plus anciennes, tout comme celles-ci peuvent apprendre des jeunes. C’est un véritable échange.
Je pense qu’il n’y a rien de mieux que la nouvelle génération pour attirer les jeunes. Parfois, il est nécessaire de sortir du style traditionnel de Bordeaux, qui peut sembler inaccessible.
Positionnement
GB : Quels positionnements souhaitez-vous pour vos marques ?
FPL : Pour Pédesclaux, nous souhaitons qu’à terme, les vins soient reconnus pour leur évolution. Depuis l’acquisition en 2009, un travail considérable a été réalisé tant à la vigne qu’au cuvier. Les vins d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec ceux d’avant 2009, et la qualité a continuellement progressé. Je souhaite que Pédesclaux soit reconnu pour sa qualité, en adéquation avec celle des autres propriétés de Pauillac.
Pour Lafon-Rochet, c’est un peu différent. Je souhaite rajeunir son image et la rendre plus accessible, tout en continuant à améliorer notre positionnement. Cette volonté s’applique à l’ensemble de nos propriétés.
GB : Pourriez-vous nous parler du millésime 2025 ?
FPL : Nous avons eu la chance d’être épargnés par les problématiques à la vigne. Le millésime 2025 a bénéficié d’une météo exceptionnelle, avec du soleil et des pluies au bon moment, même si cela a été un peu stressant à la fin. C’est un très beau millésime, fruit d’années de travail, et nous en sommes très fiers. Tous nos vins sont certifiés bio, ce qui récompense nos efforts. Ce millésime marque également un changement de style, avec des vins plus accessibles et modernes, tout en conservant un excellent potentiel de garde.
GB : J’apprécie ce que vous dites sur 2025 : la modernité des vins. Je pense que je n’ai jamais dégusté un Lafon-Rochet aussi éclatant. L’élevage en foudres et en cuves de béton a apporté un style plus complet et a arrondi les tannins tout en respectant l’identité de Saint-Estèphe.
FPL : Oui, nous souhaitions que ce caractère soit plus accessible dans la jeunesse, ce qui n’était pas le cas par le passé.
GB : Quel était le rendement en 2025 ?
FPL : En étant 100 % bio, nous avons la chance d’avoir des rendements plutôt élevés, autour de 40 hectolitres par hectare.
GB : Bravo, c’est un beau rendement pour ce millésime. Je suppose que Vincent Bache-Gabrielsen à Lafon-Rochet, ainsi que Christophe Conger à Pédesclaux, avec leurs équipes ont travaillé sans relâche.
FPL : Oui, ce sont deux personnalités très compétentes et bien entourées. Le bio nécessite une présence accrue sur les parcelles. Nos équipes n’hésitent pas à intervenir dans les vignes même le dimanche ou les jours fériés selon l’évolution de la météo.
GB : La famille Tesseron a engagé une démarche d’agroforesterie à Lafon Rochet. Continuez-vous cette démarche ?
FPL : Oui, car elle contribue à la biodiversité et à la qualité de nos vignes à Lafon-Rochet.
GB : En dehors de la volonté de faire découvrir vos vins à la jeunesse, quelles sont vos priorités en développement commercial ?
FPL : Nous souhaitons développer la notoriété de nos vins, les faire goûter à un maximum de personnes et accueillir un plus grand nombre de visiteurs sur nos propriétés. Nous avons également des marges de progression sur le marché national et dans le secteur CHR. D’autres marchés s’ouvrent, comme l’Inde, où j’étais en novembre, ce qui est très excitant. L’Amérique du Sud et l’Afrique sont également des continents d’intérêt. Bien sûr, nous voulons renforcer notre présence sur les marchés où nous sommes déjà établis, comme la France, les États-Unis, la Suisse et l’Asie, où nous cherchons à re-dynamiser le marché.
Les Vins Dégustés
Château Lilian Ladouys, Saint Estèphe 2025 :
30 % cabernet sauvignon, 61 % merlot, 9 % petit verdot.
Ce vin dominé par le merlot et dont le dégrée d’alcool est de 12,46 % a des arômes épatants des fruits rouges et noires mûres. En bouche il est gourmand et structuré avec une final équilibrée et juteuse.
Château Pédesclaux, 5ème Cru Classé Pauillac 2025 :
69 % cabernet sauvignon, 21 % merlot, 9 % cabernet franc et 1 % petit verdot.
Les vendanges étaient parmi les plus précoces dans l’histoire de ce 5ème Cru Classé de Pauillac. Ici aussi un dégrée d’alcool modéré de 13 % et c’est le 4ème millésime certifié biologique. Ce vin a le caractère d’un vrai Pauillac. Il est droit encadré, poussé par un cabernet sauvignon velouté et tenu et soutenu par un cadre tannique comme on peut l’attendre à Pauillac.
Château Lafon-Rochet, 4ème Cru Classé Saint Estèphe 2025 :
66 % cabernet sauvignon, 29 % merlot, 3 % cabernet sauvignon, 2 % petit verdot.
Je n’ai jamais dégusté un Lafon-Rochet aussi éclatant que ce 2025, même s’il y a toujours une petite touche d’austérité mais cela fait partie de son charme. C’est la Renaissance ! Pour mieux comprendre les raisons, au-delà de la qualité du millésime lui-même, j’ai appelé Vincent Bache-Gabrielsen, directeur général depuis 2024 après avoir passé près de douze ans à Pédesclaux.
Vincent a évoqué le grand terroir de 40 hectares d’un seul tenant du Château Lafon-Rochet, avec de vieux merlots plantés en 1938 et un âge moyen du vignoble de 40 ans. Ce grand terroir a toujours révélé une belle homogénéité dans le vin et, surtout dans les millésimes chauds, et un équilibre entre fraîcheur et puissance. Mais le vin présentait une certaine austérité dans sa jeunesse. Pour rendre Lafon-Rochet plus charmeur tout en conservant sa profondeur et son aptitude au vieillissement, trois décisions ont été prises :
- Diminuer les extractions, démarche que Frédéric Renaut, responsable de production, avait commencée en 2018 et que Vincent Bache-Gabrielsen a accentuée en 2025.
- Valoriser la finesse du vin par un élevage moins marquant, car l’enjeu n’est pas d’ajouter des tanins aux tanins ni de rechercher la puissance dans Lafon-Rochet : celle-ci est déjà naturellement présente.
En 2025, Vincent et son équipe ont opté pour un élevage composé de 40 % en foudres de 12 et 20 hectolitres, soit sept foudres d’environ dix ans d’âge et trente-trois foudres neuves, très peu sulfatées. Les 15 % restants du vin sont élevés en barriques neuves, 35 % en barriques d’un et deux ans et 10 % en cuves béton. - Rechercher une date de récolte avec des raisins “al dente”, afin de trouver la fraîcheur aromatique tout en atteignant une maturité phénolique optimale.
Même si le mildiou n’était pas un sujet en 2025, le bio a montré son efficacité cette année-là selon Vincent. Grâce au travail de fond réalisé sur les sols de Lafon-Rochet, protégés par des composts naturels, le rendement a atteint 41 hl/ha, bien au-delà du rendement moyen de 30 hl/ha dans l’appellation.
En Résumé :
- Millésime 2025 très qualitatif, équilibré et réussi
- Vins plus accessibles jeunes, mais avec potentiel de garde conservé
- Style plus moderne, rond et expressif
- 100 % bio : approche qualitative et durable
- La Renaissance de Lafon Rochet.
- Objectif global : des Bordeaux plus immédiats, sans perdre leur identité


