La beauté des vins de Bordeaux : quand les années se suivent sans jamais se ressembler
En relisant mes notes sur le millésime 2025, une évidence s’impose : on pourrait presque en écrire l’exact contraire de 2024.
En 2024, la pluie s’était invitée en excès pendant la maturation, contraignant certains châteaux à retarder leurs vendanges avec discernement. En 2025, c’est l’inverse : dans les vignes, on en viendrait presque à faire des danses de la pluie, suppliant Dame Nature d’arroser des sols desséchés. La sécheresse signe le millésime.
Opposés dans leur déroulement, les deux millésimes se rejoignent pourtant sur un point : le volume. 2025 s’impose comme le plus petit millésime depuis 1991 — un constat déjà valable pour 2024. À Bordeaux, la question se pose désormais avec acuité : les grands, voire les très grands millésimes — car 2025 en compte — peuvent-ils encore coexister avec des rendements généreux, comme en 2016 ?
Restons toutefois optimistes. 2025 est un beau millésime, et cela constitue un soulagement pour toute la filière. Reste une interrogation, plus profonde : le « normal » existe-t-il encore en viticulture à l’heure du bouleversement climatique ?
Lors de la dégustation de Canon 2025 et de Rauzan-Ségla 2025, j’ai posé la question à Nicolas Audebert. Comment expliquer une telle qualité, alors même que le cycle végétatif a été plus court et les vendanges particulièrement précoces — une tendance largement partagée à Bordeaux ?
Sa réponse tient en deux points : un cycle démarré plus tôt, et une vigne qui, une fois encore, a démontré sa résilience et sa capacité d’adaptation, surtout sur les grands terroirs.
Dans le verre, cela se traduit avec éclat. Rauzan-Ségla atteint un niveau que je ne lui avais encore jamais vu en Primeurs : élan, précision, finesse margalaine, sans rien perdre de son identité ni de sa structure. Canon, lui, touche à une forme de pureté dans l’expression du calcaire. Et puis, presque in extremis, la pluie. Un cadeau du ciel, arrivé entre fin août et début septembre, venu parfaire les maturités.
Les mots d’experts : 3 Œnologues/Conseillers ont eu la gentillesse de me répondre à 4 questions
« Quel a été le plus grand défi pour les vignerons en 2025? »
Eric Boissenot : l’année a été globalement facile sur le plan viticole : pas de maladies, pression mildiou faible, la vigne a bien réagi face à la sècheresse sans doute encore mieux qu’en 2022.
Thomas Duclos : Très probablement de garder son calme et la tête froide sur la fin du cycle de la vigne qui a vu se succéder une vague de chaleur au 15 août et des pluies début septembre.
Julien Viaud : Avec le recul c’est un millésime qui a été beaucoup plus facile que les autres. Les conditions printanières et estivales ont été globalement clémentes. Le défi a été plus important au chai où il a fallu maitriser le travail de la matière. Elle était abondante, elle était riche et le travail du vinificateur a été d’être juste, précis, mesuré pour exprimer ce que les raisins pouvaient nous offrir de mieux.
« Pourriez-vous nous dire quelques mots sur les rendements de 2025 ? »
Eric Boissenot : Ils sont faibles, voire très faibles. D’une part à cause d’une initiation florale peu abondante (donc un nombre de grappe faible) et d’autre part à cause de la petite taille des baies à la récolte (pour tous les cépages) due à la faible pluviométrie du millésime.
Thomas Duclos : Le millésime 2025 est impacté par une sortie de grappes faible… suite logique des conditions du millésime 2024 (induction florale dans de mauvaises conditions) et une saison sèche… Le bilan est donc des rendements faibles.
Julien Viaud : Les rendements de 2025 ne sont pas élevés pour une raison principalement physiologique. Le problème est que la taille et le nombre de grappes, qui se façonnent l’année précédente au coeur même des bourgeons, n’ont pas été abondant. Le potentiel était donc déjà limité au départ. Heureusement que les conditions du millésime ont été ultra favorables : Floraison sous un climat ensoleillé et ventilée, des conditions climatologiques bienveillantes et donc peu de maladies, de l’eau à disposition et peu d’épisodes de chaleur intense pouvant provoquer du stress hydrique. Cela a permis de produire des rendements moyens mais pas exubérants.
« Comment décririez-vous le style du millésime 2025 ? »
Eric Boissenot : D’abord c’est un millésime très précoce, qui s’est constitué sous un climat chaud et sec. Ensuite il a bénéficié des pluies de fin août, début septembre qui ont permis à la vigne de gérer ses contraintes hydriques. Les titres alcoométriques sont de ce fait raisonnables (autour de 13-13.5 % vol) pour une année chaude. D’un caractère chaud et très mûr il prend également un style classique très bordelais et très digeste.
Thomas Duclos : 2025, c’est un millésime bordelais éclairé par le réchauffement climatique.
Julien Viaud : C’est un millésime ensoleillé mais pas solaire dans le sens où il a permis de récolter des raisins murs, gorgés de notes fruitées mais sans excès de sucres (et donc d’alcool) et sans déficit d’acidité (et donc de fraicheur). C’est un millésime accessible, gourmand, charmeur, avec des vins éclatants d’arômes et vecteurs de plaisir. Nous sommes dans un style que le monde entier cherche à copier : équilibré, aromatiquement intense, séduisant.
« Si vous deviez résumer 2025 en un mot ou une courte phrase, que choisiriez-vous ? »
Eric Boissenot : Forte densité.
Thomas Duclos : Futuriste.
Julien Viaud : Intense et fulgurant, nous avons rarement vendangé aussi rapidement. Les vendanges et les vinifications se sont enchaînées sans besoin de trop réfléchir…
Conclusions
- Blancs : les premiers raisins ont rejoint le chai dès le 11 août ! Les vins se montrent très expressifs, avec du volume en milieu de bouche et une certaine onctuosité. Ils surprennent également par leur fraîcheur, qui leur confère énergie et tonus.
- Rouges : des vins bien équilibrés, avec une belle concentration et une fraîcheur telle qu’on l’apprécie à Bordeaux et …. Peut-être le monde nous envie comme dit justement Julien Viaud. Sans renoncer à une structure tannique solide mais jamais pesante. Des vins à la fois vibrants et structurés. Un beau millésime, voire exceptionnel dans certains cas.
- Liquoreux : ce n’est pas le millésime le plus faible en quantité pour ces vins, contrairement à 2021, où la récolte avait été historiquement réduite. Lorsque la pluie est arrivée fin août / début septembre, les raisins étaient très sains, permettant au Botrytis cinerea de s’installer de manière homogène. Le style est plutôt opulent, avec une belle complexité.


